Quand j'étais normal
Au printemps 2003, alors que la guerre éclate en Irak et que les rues de Paris se divisent entre manifestants pacifistes et partisans de l'intervention américaine, Gilbert Bratsky observe le monde se fissurer autour de lui. Ses parents, comédiens retraités, sillonnent la Seine-Saint-Denis pour monter une troupe de théâtre militant, et recueillent à sa sortie de prison Didier Leroux, un ancien ami d'adolescence au passé trouble. Marc Weitzmann compose avec ce roman, publié chez Grasset en 2010, un portrait acéré de la France contemporaine, traversée par la montée des haines souterraines et le télescopage entre les idéaux hérités des années 1970 et les désillusions du présent.
Portrait acéré d'une France qui ne se reconnaît plus.
La grande beauté du livre, la raison majeure de ces lignes, c'est le regard porté sur les parents. Ce sont eux la source du dérèglement, le talon d'Achille du narrateur. Ce ne sont plus les parents qui craignent pour leur enfant, mais l'enfant qui s'efforce de protéger son père et sa mère. Qui a lu les œuvres précédentes de Marc W. les reconnaît. On les a vus, de livre en livre, écoutant les mêmes chansons, distribuant les mêmes tracts, croyant aux mêmes valeurs fraternelles, égarés et frêles dans un monde qu'ils s'efforcent de comprendre. Les revoilà. Mais ce qui est nouveau et qui bouleverse, c'est l'empathie de l'auteur. Ces touches d'une pudeur extrême, osées, au fil des pages, comme par effraction : « Elle s'était approchée de lui. Ils se tenaient maintenant côte à côte, de l'autre côté de l'enseigne étalée entre nous, tout fiérots, des enfants, pensai-je, les deux vrais enfants de mon enfance, je les reconnaissais maintenant parfaitement. » (…) Ce sont eux les héros du livre, les parents mortels, héros universels de nos vies. On ne saura jamais vraiment qui est Didier Leroux. S'il fut un instrument des ténèbres ou juste un pauvre type. Ou s'il fut - et c'est peut-être cela que Gilbert a reconnu et voulu combattre - l'ange annonciateur du temps.
Peut-on, par la culture et l'éducation, échapper à ce que l'on est ? Telle est la question que pose Marc Weitzmann dans un roman ou, avec verve et violence, il confronte l'utopie des années 1970 et le désenchantement des années 2000. Le plus réussi, dans ce roman cruel, c'est le regard porté sur les parents.
La manière dont Weitzmann évoque la perversité du personnage central a quelque chose de saisissant. C'est dans la fourberie de cet ancien enfant battu, devenu bourreau lui-même, que se concentrent les contradictions du présent. C'est en lui que se matérialisent le télescopage entre les époques, mais aussi la puissance destructrice des non-dits. Dans ses discours logorrhéiques, où se mêlent les clichés, les reproches voilés, les affirmations à double sens. (…) Tout est contaminé par la tension entre ce qui se proclame au grand jour et ce qui se pense souterrainement.

Prix Louis-Barthou2011